Il a troqué son poste d’ingénieur à Friguia contre des essaims d’abeilles. Ni les doutes de ses proches ni l’incendie qui a décimé son rucher en 2023 ne l’ont arrêté. Aujourd’hui, l’apiculteur forme des jeunes producteurs et rachète leur miel, avec un cap : 50 tonnes et l’exportation.
« Pour mes proches, c’était tout simplement de la folie. » C’est ainsi que Mohamed Fadil Camara résume la réaction de son entourage le jour où il a annoncé sa démission. Ingénieur technologue de procédés au département technologie de l’usine Friguia, à Fria, il disposait d’une situation que beaucoup lui enviaient. Il a pourtant choisi l’incertitude de l’entrepreneuriat agricole, et un compagnon de travail peu ordinaire : l’abeille.
Le déclic de Madina-Oula
Tout part d’une rencontre. En 2012, de passage à Madina-Oula, le jeune ingénieur fait la connaissance d’un apiculteur traditionnel dont la relation aux abeilles le sidère : l’homme partage son quotidien avec elles, jusque dans sa chambre. La curiosité se transforme vite en vocation.
Deux ans plus tard, en 2014, Mohamed Fadil Camara pose sa première ruche dans ce même village. Le matériel est acheté avec ses économies personnelles. Le véritable coup d’accélérateur arrive en 2019 : désigné lauréat du projet BoCEJ, il reçoit 25 ruches, un soutien qu’il considère comme décisif pour ses débuts.
Pour lui, le choix a toujours eu deux dimensions. « L’apiculture permet de générer du revenu tout en protégeant l’environnement », défend-il.
Repartir après les flammes
Cet environnement, il en connaît aussi la brutalité. En 2023, un incendie se propage sur son site de Madina-Oula. Sur les 70 ruches du rucher, plus de 50 sont réduites en cendres, au moment même où elles étaient pleines et attendaient la récolte. La perte est sèche : des colonies entières, une saison de production et une bonne partie de l’investissement de plusieurs années.
L’entrepreneur n’a pas baissé les bras. Il affirme avoir depuis installé 100 nouvelles ruches à Kolenten.
Le drame n’a rien d’isolé à ses yeux. Feux de brousse, usage de pesticides, recul de la forêt et sécheresse pèsent sur les colonies. Il y voit l’une des explications des désertions d’essaims qu’il observe régulièrement.
Au rucher, la méthode avant tout

Pour limiter les risques, l’apiculteur mise sur l’organisation. Ses ruchers fonctionnent principalement avec des ruches kenyanes, tandis que des ruches Langstroth font progressivement leur apparition à Dubréka et à Kindia.
Une récolte ne s’improvise pas. La veille, l’équipe nettoie le matériel, planifie le transport et distribue les rôles : les uns récoltent, d’autres transportent, d’autres encore se chargent de la filtration. Sur place, seuls les rayons arrivés à maturité sont retirés ; le couvain, qui assure l’avenir de la colonie, n’est pas touché. Les rayons voyagent dans des seaux fermés avant d’être pressés. Le miel est ensuite filtré, puis versé dans des fûts où il décante.
« Une journée de récolte pour moi est une journée de récompense des efforts », confie Mohamed Fadil Camara.
Aux nouveaux venus dans le métier, il martèle une règle de base : on ne s’approche jamais d’une ruche pour récolter sans tenue de protection et sans enfumoir.
Un marché qui en redemande
Sa production a longtemps tourné autour de 400 litres par an. Les ruches sont désormais récoltées deux fois par an au lieu d’une, précise-t-il, sans avancer de chiffre sur ses volumes actuels.
Le litre est cédé à 50 000 francs guinéens, essentiellement à des consommateurs locaux. Sur un marché où l’authenticité du miel est souvent mise en doute, sa réputation fait office de garantie et lui assure une clientèle fidèle. Au point que l’apiculteur peine à suivre : « Mon offre est inférieure à la demande. »
Le miel n’est d’ailleurs pas son seul produit. La cire et la propolis sont commercialisées, et des baumes, crèmes et savons sont fabriqués à la demande des clients.
Former des apiculteurs pour mieux acheter

C’est ce décalage entre l’offre et la demande qui a façonné son modèle. Plutôt que de tout produire lui-même, Mohamed Fadil Camara a choisi de s’entourer. « Notre stratégie se base sur la formation de jeunes apiculteurs, en se plaçant comme premier preneur de leur production », résume-t-il.
La logique est gagnant-gagnant. Le jeune formé repart avec une compétence et la certitude de pouvoir écouler son miel, ce qui est souvent le principal frein pour se lancer. L’entrepreneur, de son côté, sécurise des volumes qu’aucun rucher individuel ne pourrait fournir.
Le réseau revendiqué est déjà conséquent : plus de 400 apiculteurs et groupements communautaires accompagnés, plus de 1 000 ruches posées ou réhabilitées. Ses interventions s’étendent de la Basse-Guinée au Fouta-Djalon, à Kindia, Dubréka, Boké, Télimélé, Mamou, Pita et Labé.
Cap sur l’exportation
Le prochain palier est ambitieux. D’ici cinq ans, l’apiculteur veut distribuer 50 tonnes de miel et décrocher une certification lui permettant d’exporter. Un objectif qui n’a de sens que si le réseau de producteurs continue de grandir.
Mais il sait qu’il ne pourra pas structurer seul la filière apicole guinéenne. Il appelle l’État et les institutions à s’engager davantage. Et il pointe un autre chantier, culturel celui-là : convaincre les agriculteurs que l’abeille est d’abord une alliée de leurs cultures, grâce à la pollinisation. Le message passe encore mal. « Ils écoutent, mais c’est du miel qu’ils voient », constate-t-il.
Au fond, c’est peut-être là que se joue l’avenir du secteur : faire de l’abeille non plus seulement une source de revenus, mais un pilier de l’agriculture guinéenne.
La rédaction de LE PAYSAN